Magazine Transatlantique - octobre 2012

 

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Numéro spécial 2012

Octobre 2012

15e année

Marie-Josèphe Angélique

 

LA DƒSIGNATION DE LA PLACE Marie-Josphe AngŽlique :
LA FIN DE 278 ANS DĠINJUSTICE

 


 

Le 20 fŽvrier 2012, jĠŽtais invitŽ au Conseil municipal de MontrŽal pour assister ˆ lĠapprobation de la motion visant la dŽsignation de la Place Marie-Josphe AngŽlique ados­sŽe ˆ la Station de mŽtro Champ-de-Mars considŽrŽe par plu­sieurs spŽcialistes comme lĠune des plus belle du monde ˆ cause dĠun vitrail de la peintre quŽbŽcoise Marcelle Ferron.  Mon Žmotion Žtait si forte dĠassister ˆ lĠa­bou­tissement dĠun travail que jĠai menŽ depuis plusieurs annŽes pour mettre fin ˆ 278 ans dĠinjustice contre une femme avec laquelle jĠai fini par me trouver quelques affi­ni­tŽs dont lĠorigine nationale.

Une esclave nŽe au Portugal de parents originaires de lĠancien Royaume du Congo.

NŽe au Portugal vers1705, Marie-Josphe AngŽlique Žtait une esclave d'un nŽgociant de MontrŽal qui se nommait Franois Poulin de Francheville qui fonda le 25 mars 1730 les Forges Saint-Maurice. Aprs avoir eu trois enfants, tous morts peu de temps aprs leur naissance, et dont le pre Žtait un autre esclave du nom de CŽsar, elle tomba amou­reuse d'un Blanc, Claude Thibault avec qui elle avait voulu sĠenfuir pour sĠinstaller aux ƒtats-Unis ou en Europe en 1734 avant dĠapprendre que sa ma”tresse, ThŽrse DŽcouagne, devenue veuve de Franois Poulin, a dŽcidŽ de la vendre.  On lĠac­cusa alors dĠavoir mis le feu ˆ la maison de sa matrone sur la rue Saint-Paul ˆ MontrŽal. Maison aprs maison bržle et une partie de l'H™tel-Dieu, soit en tout 46 maisons furent la proie des flammes.

On la captura et le 11 avril 1734, on l'accusa d'avoir mis le feu ˆ la moitiŽ de la ville de MontrŽal. L'accusation s'ap­pu­yait sur le tŽmoignage d'une enfant de cinq ans, la fille d'un mar­chand qui a voulu accoupler AngŽlique avec un autre esclave. En rendant le jugement, le juge aurait expliquŽ que le tŽmoignage Žtait un peu faible mais qu'il dŽclarait tout de mme Marie-Joseph AngŽlique coupable

Dans sa rŽsolution de rŽhabilitation et de dŽsignation de la Place Marie-Josphe AngŽlique, la Ville de MontrŽal Žcrit : Ç Ë la lumire des recherches historiques rŽcentes, il est admis que les preuves Žtaient insuffisantes pour conclure ˆ la culpabilitŽ de Marie-Josphe AngŽlique.  Elle a dĠailleurs tou­jours niŽ son implication dans lĠincendie, sauf sous la torture.  Ë cette Žpoque, les esclaves Žtaient des cibles faciles lorsquĠil fallait trouver des coupables et, ˆ dŽfaut de preuves contraires, lĠinnocence de Marie-Josphe AngŽ­lique est plus que probable È.

Aprs sa condamnation, conduite ˆ QuŽbec, Marie-Josphe AngŽlique en appela au Conseil Souverain qui adou­cit sa peine : elle n'aura pas le poing coupŽ et son corps ne sera bržlŽ qu'aprs la mort. La supposŽe cou­pable fut ramenŽe ˆ MontrŽal o elle fut exŽcutŽe, selon l'or­donnance, le 21 juin 1734, et ironie du sort par un cer­tain LŽveillŽe, un esclave noir originaire de La Martinique ˆ qui on avait offert le choix entre la mort et devenir bourreau en Nouvelle-France.  Le matin de son exŽcution elle fut sou­mise ˆ la torture appliquŽe aux condamnŽs pour leur faire avouer leur culpabilitŽ et dŽnoncŽ d'Žventuels com­plices. Marie-Josphe AngŽlique fut obligŽe dĠavouer son crime, mais seulement aprs quatre tentatives du tor­tion­naire, et elle persista ˆ ne dŽnoncer aucun complice et pas son amant Thibault quĠelle ne voulait pas amener dans sa mort douloureuse, preuve que mme quand des gens sont sou­mis ˆ un monde inhumain, ils ne deviennent pas tous in­humains et injustes. Vers les trois heures, elle fut mis dans la charrette ˆ vidanges jusqu'ˆ l'Žchafaud o elle fut pendue et bržlŽe.

On comprend aujourdĠhui que Marie-Josphe AngŽlique a ŽtŽ exŽcutŽe pour servir dĠexemple ˆ dĠautres esclaves et mme ˆ des hommes blancs qui auraient ŽtŽ tentŽs de crŽer des relations amoureuses Žgalitaires avec des esclaves.  Il faut aussi noter que Madame AngŽlique Žtait dĠun esprit trs indŽpendant qui prouve ou qui signale quĠelle nĠŽtait probablement pas nŽe esclave.  Ë lĠŽpoque de sa naissance au Portugal, il y avait des milliers de per­sonnes libres originaires de lĠancien Royaume du Congo avec lequel le Portugal entretenait des relations diplo­ma­tiques depuis 1485.  Certaines personnes Žtaient venues comme Žtudiants, dĠautres comme travailleurs ; ce fut le cas de Mathieu DaCosta qui est aujourdĠhui parmi les fon­da­teurs du Canada pour tre arrivŽ en 1604 avec Samuel de Champlain ˆ la fondation du pays et en 1608, ˆ la fon­da­tion de la Ville de QuŽbec.  Il faut souligner quĠau Royaume du Congo, en 1706, a ŽtŽ exŽcutŽe la pro­phŽ­tesse Kimpa Vita, dite BŽatrice du Congo, que certains his­to­riens qualifient de Jeanne dĠArc congolaise.  Elle avait fondŽ son ƒglise en se voulant lĠincarnation de Saint Antoine ou de Saint Maurice, deux saints africains, en sĠopposant aux missionnaires europŽens quĠelle accu­sait de se proclamer ma”tres du Christianisme alors quĠil avait ses origines au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, et de mŽ­priser les Noirs et de faciliter lĠesclavage.  Elle avait subi presque le mme sort que Marie-Josphe AngŽlique quelques annŽes avant, et dont le souvenir va tre gravŽ ˆ jamais au centre-ville de MontrŽal.

Au centre-ville de MontrŽal pour des sicles et des sicles

Aprs avoir fait nommer une rue ˆ QuŽbec au nom de Mathieu DaCosta, jĠavais contactŽ la Ville de MontrŽal pour faire honorer de la mme faon la mŽmoire de Marie-Josphe AngŽlique.  Il Žtait question de faire changer le nom de la rue Sainte-ThŽrse o elle a ŽtŽ exŽcutŽe, pas loin de la rue Saint-Paul o elle a vŽcu.  Mme si le Ser­vice de toponymie de la Ville de MontrŽal avait acceptŽ dĠins­crire le nom de Marie-Josphe sur sa liste de per­son­nages ˆ honorer, on comprenait que il serait impossible de chan­ger le nom de la rue Sainte-ThŽrse, dĠautant plus que nous avons dŽcouvert quĠelle avait ŽtŽ nommŽe en hom­mage ˆ Marie-ThŽrse dĠAutriche, lĠŽpouse du Roi Louis XIV.  On nous fit comprendre quĠil serait plus intŽ­res­sant de chercher un emplacement dans de nouveaux quar­tiers.  Aprs avoir organisŽ une messe aux rites catho­liques congolais en hommage ˆ Mathieu DaCosta et Marie-Josphe AngŽlique qui fut diffusŽe par la tŽlŽvision de Radio-Canada, le journaliste Jean-Christophe Laurence du quo­tidien La Presse avec qui jĠavais dŽjˆ travaillŽ pour un ar­ticle sur Mathieu DaCosta, nous fit comprendre que son jour­nal voulait un grand dossier sur Marie-Josphe AngŽlique.  JĠai eu alors lĠoccasion de lui raconter toutes les dŽmarches et tous les obstacles auxquels on a ŽtŽ con­fron­tŽ.  Cela a donnŽ un grand article intitulŽ Ç Le combat de Tchika È publiŽ le 26 fŽvrier 2011 qui fut re­mar­quŽ par Monsieur Christophe Girard, alors adjoint au Maire de Paris, chargŽ de la Culture qui mĠenvoya un mes­sage de fŽlicitations et par le Consulat gŽnŽral des ƒtats-Unis ˆ MontrŽal.  Quelques jours plus tard, le journaliste Michel DŽsaultels, avec lequel jĠai dŽjˆ collaborŽ avec Franois Brousseau sur des dossiers concernant lĠAfrique et la Francophonie, mĠinvita ˆ venir parler du cas AngŽlique.  Il me donna un appui ferme et me promis, en ondes, de poser le problme au Maire de MontrŽal.  En septembre 2011, jĠai reu un appel de Monsieur Dominic Duford du Service de toponymie qui mĠa proposŽ de visiter un prolongement presque aŽrien de la rue Notre-Dame et le parc derrire la station de mŽtro Champ-de-Mars.  Je suis allŽ au rendez-vous avec Madame MercŽdes Durosel, prŽ­sidente de lĠAssociation Žconomico-fŽminine multi-ethnique (AECOTH) qui nous avait obtenu lĠappui de la FŽ­dŽ­ration des femmes du QuŽbec au dossier AngŽlique auprs du Maire de MontrŽal.  Il faut noter quĠen 2006, Madame Michaelle Jean, alors Gouverneure gŽnŽrale du Canada, avait posŽ une plaque en hommage ˆ Marie-Josphe AngŽlique fournie par le Gouvernement du QuŽbec sur lĠimmeuble de la FŽdŽration des femmes du QuŽbec.  Nous avons alors choisi le parc adjacent ˆ la sta­tion de mŽtro Champ-de-Mars qui nĠest pas loin du Vieux-MontrŽal o a habitŽ Madame AngŽlique et prs de lĠH™tel-de-Ville et du Palais de Justice, ce que le quotidien La Presse, qui mĠa dŽsignŽ PersonnalitŽ de la Semaine du 27 fŽvrier 2012, a soulignŽ comme une revanche sur lĠhis­toire pour une personne qui avait ŽtŽ condamnŽe injus­tement.  JĠavais soulignŽ que Madame AngŽlique avait ŽtŽ brž­lŽe et ses cendres dispersŽes pour quĠelle disparaisse ˆ jamais.  Nous avons coulŽ sa mŽmoire dans le bŽton au centre-ville de MontrŽal pour des sicles et des sicles.

Nous avons symbolisŽ la Place Marie-Josphe AngŽlique par le tableau Ç Rythmes et mouvements È  dĠƒric Carrenard, peintre montrŽalais dĠorigine ha•tienne illustrant la danse dite Ç Congo È qui fait rŽfŽrence aux origines de Madame AngŽlique.  Nous voulons que la Place Marie-Josphe AngŽlique soit aussi joyeuse pour toutes les communautŽs mon­trŽalaises comme ce tableau et les belles fleurs qui y poussent.  Au moment o la Ville investit plus de 11 mil­lions de dollars pour rŽnover la station de mŽtro Champ-de-Mars, nous souhaitons quĠune partie de cette argent soit rŽservŽe ˆ la faon de trouver comment intŽgrer le ta­bleau dĠƒric Carrenard dans le paysage de la Place Marie-Josphe AngŽlique et de la station de mŽtro.  Il est im­por­tant de souligner que le nouveau quartier de la santŽ du Centre hospitalier universitaire de MontrŽal (CHUM) sera construit autour de la Place Marie-Josphe AngŽlique, ce qui en fera lĠun des endroits les plus visitŽs de MontrŽal et un lieu de rŽconfort pour certains malades.

                                                                           Kanyurhi T. Tchika

 

 

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