Transatlantique
7e année
Numéro hors série novembre 1997

 

Magazine Transatlantique

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CANADA - HAÏTI

 

RETOUR AU PAYS NATAL 16 ANS APRÈS

 

Par Mercédès Durosel

 

Mon émotion était grande lorsque je me présentai à l'aéroport de Mirabel au comptoir de Canada 3000 : je me préparais à aller revoir Haïti, mon pays natal, après seize années d'absence. Au comptoir, j'avais I'impression que le voyage avait bien commencé : nos bagages ne furent pas pesés grâce à un contrat qu'avait le Magazine Transatlantique avec Canada 3000. Dans l'avion, je me forçais à penser à autre chose, mais les retrouvailles avec le pays revenaient toujours.

À l'aéroport, nous fûmes accueillis par une chaleur suffocante que j'oubliai rapidement à cause de la joie de revoir le pays. Après avoir passé les formalités d'immigration. j'ai dû me confronter à une cohorte de gens qui voulait prendre nos bagages moyennant un petit paiement en dollars.

Non loin des policiers canadiens qui s'occupent de la sécurité de l'aéroport dans le cadre d'une mission des Nations Unies.

À la sortie, mon père nous attendait. Dans la voiture, j'ai pu rapidement me rendre compte de l'état des toutes et de la circulation alors que le nombre de voitures avait beaucoup augmenté sans que le réseau routier ne suive.

Quelques jours après, nous nous sommes rendus à l'ambassade du Canada, sur la route de Delmas, avant d'entreprendre notre véritable mission. Nous avons eu ainsi l'occasion d'être invités chez l'ambassadeur alors que le ministre des Affaires étrangères du Canada y recevait la colonie canadienne d'Haïti.

En dépit des difficultés de circulation et de contacts téléphoniques, notre chauffeur a réussi à nous mener à la plupart de nos rendez-vous. Nous avons rencontré beaucoup d'officiels et de simples citoyens.

Au parlement, nous avons interviewé le président de la Chambre des députés et celui du Sénat. Mon père était bien heureux de nous accompagner. Il a longuement commenté les photos des anciens présidents de la Chambre des députés, affichées au mur du bureau du président en faisant de bons commentaires.

Parmi les ministres, nous avons rencontré Paul Dejean, ministre des Haïtiens de l'extérieur que je connaissais à Montréal et qui était très ravi de me voir en Haiti, Ginette Chérubin, ministre de la Condition féminine et qui est devenue rapidement une amie pour qui nous avons organisé une visite au Canada une semaine plus tard, et Raoul Peck ministre de la culture qui a, comme notre éditeur, grandi au Zaïre.

Nous avons visité à Tabarre la Fondation Aristide pour la démocratie. Le premier document que nous y avons trouvé, c'était un article d'Haïti, observateur très critique envers monsieur Aristide, et le gouvernement. Preuve que la démocratie avance.

Nous avons aussi visité plusieurs projets canadiens actifs en Haïti.

Du côté des médias, nous avons participé à une émission de Liliane Pierre-Paul à la radio Quisqueya et couronner le voyage comme invités spéciaux au téléjournal de la Télévision Nationale d'Haïti. Nous en remercions M. Serge Simon, directeur de l'information. Après l'émission, j'ai reçu une dizaine d'appels à la télévision: des amis d'enfance et d'anciens Montréalais et Montréalaises qui venaient de découvrir que j'étais en Haïti.

Deux semaines après, je retournai à Montréal avec la satisfaction d'avoir accompli quelque chose de bien pour mes deux pays, le Canada et Haïti, où malgré les difficultés économiques, une dynamique équipe politique fait des efforts pour réussir.

Treize jours après mon retour à Montréal, j'ai dû retourner en Haïti dans des conditions moins joyeuses : le décès de ma mère. Pendant mon voyage, je l'avais rendu heureuse : j'ai pu contempler sa grande maison qu'elle avait réussi à faire construire grâce à ses moyens modestes et par la foi d'une femme autonome, et je l'ai amenée manger au restaurant et accompagnée à la messe.

Je remercie tous les amis d'Haïti et de Montréal à qui m'ont été très solidaires pendant ce moment de peine, spécialement la ministre Ginette Chérubin, qui m'a accompagnée jusqu'au cimetière.

Puisse la classe politique s'entendre pour enraciner la démocratie en Haïti afin d'éviter d'autres aventures politiques et offrir à ces habitants une vie plus décente et qu'Haïti redevienne la perle des Antilles.*

 

TIMKATEC

Centre pour les enfants de la rue

Le père Joseph Simon, responsable du centre remercie d'avance toute les personnes disposées à aider TIMKATEC.

59 Rue Derenoncourt,
Piéton-Ville Haïti
Tél.: (509) 57 1397

 

Le Président d'Haïti, Monsieur René Préval:

« Pour la première fois dans l'histoire d'Haïti en 1996, un président constitutionnel a succédé à un autre »

 

Le Président René Préval avec notre collaborateur Moïse Mougnan, qui a couvert son assermentation le 14 mai 2006 à Port-au-Prince en Haïti

 

Magazine Transatlantique: Pouvez-vous présenter la situation actuelle d'Haïti ?

Monsieur le Président René Préval:

Pour rendre vraiment compte de ce qu'est la situation actuelle d'Haïti, il taut remonter à une date charnière, celle du 16 décembre 1990, qui est à la fois un résultat et un commencement. Elle est un résultat, car, dans un sens, elle est ce à quoi a abouti le mouvement populaire mettant fin en février 1986 au règne des Duvalier, après presque 30 ans de dictature, et permettant de rêver à une société plus respectueuse du citoyen: c'est ce que traduit la Constitution de mais 1987, qui est la naissance institutionnalisée de cette nouvelle Haïti tant souhaitée et chantée. Cette date est aussi un commencement dans la mesure où elle inaugure une nouvelle ère dans notre histoire politique, parce qu'elle voit l'avènement d'un pouvoir qui se définit en opposition avec les régimes qui l'ont précédé et cela, pour plusieurs raisons. D'abord, parce que l'élection de Jean-Bertrand Aristide comme président naît d'un nouveau consensus du peuple haïtien sur la manière de voir son avenir. Ensuite, il consacre ce que le peuple comprend du changement qu'il désire, à savoir l'amélioration des conditions de vie de la très grande majorité et le respect des droits fondamentaux. Issu d'élections libres et démocratiques et installé en février 1991, le nouveau pouvoir entreprend de changer l'ancien ordre des choses en combattant la corruption, l'injustice, la misère: sun but ultime est de redonner à chaque citoyen sa dignité.

Sept mois plus tard, le 30 septembre 1991, un coup d'État militaire mettait provisoirement fin au rêve. S'installe alors la peur, puisque la terreur est réinstaurée avec son cortège de crimes contre la population pour luire taire ceux qui avaient pit enfin faire entendre leurs voix. Pendant trois ans, ce sera une dégradation radicale des conditions cénérales de vie, l'amélioration des activités économiques comme résultat de la politique suivie par le gouvernement constitutionnel disparaissait et le nouveau dynamisme dans la société civile s'estompait par la répression brutale de toute forme de dissidence. Il aura fallu une lutte de trois ans sur les fronts intérieur et extérieur et l'aide de la communauté internationale, qui imposera un embargo commercial contre les responsables du coup d'État, pour les contraindre a lâcher prise. Pendant ces trois ans, le gouvernement constitutionnel a utilisé tous les recours diplomatiques pour préparer son retour qui s'est finalement fait en octobre 1994. Cette restauration du pouvoir légitime a permis en 1996, pour la première lois dans l'histoire de ce pays, qu'un president constitutionnel succède à un autre président constitutionnel.

Cependant, l'héritage laissé par les putschistes demeure lourd à tous égards. Quelques données fourniront une meilleure idée de ce qui s'est passé durant ces trois ans et donc, de l'héritage que nous avons malheureusement à assumer actuellement.

Du point de vue économique, l'industrie d'assemblage aura été décapitée, faisant disparaître environ 60 000 emplois durables; les petits métiers auront disparu en grande partie; l'agriculture et l'environnement auront subi des coups irréparables dans le court terme; la performance du pays s'est détériorée à un rythme accéléré, puisque des données provisoires montrent que le PIB réel a diminué de 17% environ au cours de l'année 1992-1993, puis de 10 % encore en 1994 la production et les exportations agricoles ont énormément diminué et ce secteur est maintenant fortement décapitalisé; la valeur ajoutée dans le secteur des services a diminué avec le PIB et l'activité dans le bâtiment s'est pratiquement arrêtée; l'inflation est passée de 7 % en 1991 à 52 %, selon les estimations, à la fin de 1994 ; le déficit global de l'administration centrale s'est creusé, car les recettes sont tombées de 8 % environ du PIB en 1991 à quelque 3 % en 1994 et du fait que les réserves en devises disponibles étaient quasiment épuisées depuis 1992, il a été compensé en grande partie par raide humanitaire; enfin, à la fin de 1994, la dette extérieure non amortie et décaissée s'élevait au total à 838 millions de dollars US, soit 53 % du FIB.

Du point de vue social, la situation s'est aussi considérablement détériorée: la pauvreté s'est accrue; épidémies, malnutrition, conditions d'hygiène déficientes, désorganisation des services existants, peuvent caractériser la situation de la santé publique. Le coup d'État a aussi brutalement arrêté le programme d'alphabétisation mis en place par le gouvernement Aristide-Préval, alors qu'Haïti a les taux de scolarisation et d'alphabétisation les plus faibles de l'hémisphère occidental.

Tout est à reconstruire les routes, les services, le système productif, les organisations de la société civile, particulièrement les syndicats et les organisations politiques démocratiques... Le coût de reconstruction est énorme non seulement en termes économiques, mais aussi en termes humains. Avec le délabrement économique doit se concevoir un chemin plus rapide pour mettre en place les mesures essentielles au redressement de la situation et avec la quasi-inadéquation des institutions, par rapport aux exigences de la très grande majorité de la population, il faut inventer une nouvelle manière de se concerter pour les remettre en marche et les rendre utiles. Par dessus tout, doit se reconstituer ce que le pouvoir de 1991 avait initié, à savoir la participation, afin de promouvoir la prise en charge de leurs affaires par les citoyens et ainsi mettre fin à l'exclusion sociale et économique.

M.T.: Que fait votre gouvernement pour enraciner la démocratie en Haïti tout en assurant la sécurité du pays ?

Pr. P: La réponse à cette question doit être placée dans le cadre de la Constitution de 1987, puisque l'instauration d'un véritable jeu d'état de droit est clairement l'objectif fondamental qui y est visé. Pour l'atteindre, de multiples dispositions de notre loi fondamentale montrent que rétablissement d'un régime démocratique en est la condition. Dans la mesure où le chef de l'État est chargé de la défense des institutions de la République, veiller à l'enracinement de la démocratie est donc une obligation qui lui est faite.

Plusieurs aspects de notre vie collective indiquent cette volonté d'instituer la démocratie. Ainsi, la reconnaissance de l'opposition est admise et l'autonomie du travail parlementaire respectée. On peut en dire autant du respect scrupuleux de la structure bicéphale de l'exécutif, c'est-à-dire de la reconnaissance des rôles respectifs du Président de la République comme chef de l'État et du Premier ministre comme chef du gouvernement. En ce qui a trait au pouvoir judiciaire, il faut assurer son indépendance et c'est pourquoi il fait l'objet d'une attention particulière; comme il est le fruit, d'une longue histoire, il nous faut le reconstituer sur d'autres bases comme le montrent, par exemple les nouvelles exigences de formation imposées aux futurs juges. Tout doit être fait pour assurer effectivement le respect des libertés fondamentales du citoyen, comme la liberté d'expression, la liberté d'association... Il faut aussi garantir la tenue d'élections libres et honnêtes tant pour la présidence que pour les parlementaires et les membres des collectivités locales. De plus, l'État doit faire la promotion du respect des droits humains à tous les niveaux de la société et, par des programmes d'instruction civique, indiquer au citoyen les devoirs qu'il a vis-à-vis de sa communauté. Une telle campagne de formation et d'information devrait favoriser davantage la participation des citoyens dans les affaires de la Cité et l'ensemble de cette politique devrait consommer la rupture définitive avec notre passé de régimes dictatoriaux. Une autre exigence fondamentale dans la démocratisation est celle de la décentralisation, puisque par ce moyen les régions, et done les citoyens qui les habitent, auront enfin un lieu où leur parole peut être entendue. Là encore, des mesures sont prises pour que progressivement soient installées les diverses institutions prévues à ce niveau par la Constitution et que les régions puissent participer pleinement aux choix, par exemple, budgétaires que devra proposer l'exécutif au Parlement.

Tenant compte de notre histoire récente, l'établissement d'un régime démocratique implique que, partout il faut faire en sorte que prime le droit sur la force. C'est pourquoi, il est essentiel de lutter contre toutes les formes de l'impunité et qu'a été établie, à l'époque par le président Aristide, une Commission vérité et justice pour l'identification des torts causés aux victimes de la répression durant la période du coup d'état militaire. Il faut done réussir à neutraliser toutes ces forces violentes qui s'opposent à toute forme de changement dans ce pays, car à travers cette question, se profile celle de la sécurité des citoyens que l'État a pour devoir d'assurer. C'est dans cette perspective et selon les prescriptions de la Constitution qu'une nouvelle force de police constituée de 5 000 membres a été créée. Placée sous le contrôle du ministère de la Justice, elle remplace l'armée qui a été démantelée et doit assurer la sécurité physique des citoyens. Pour l'aider à assumer progressivement cette tâche, une force multinationale sous l'égide de l'ONU lui procure un certain encadrement.

M.T.: Quels sont vos objectifs en matière économique ?

Pr. P: Face à la situation extrêmement difficile que j'ai auparavant esquissée, il est évident que l'état ne peut viser comme objectif fondamental que la reprise de l'activité dans les différents secteurs. Il faudrait augmenter la production nationale et assurer une croissance soutenue pour combattre le chômage, la pauvreté et la cherté de la vie, améliorer l'accès aux services sociaux, favoriser la scolarisation du plus grand nombre possible d'enfants, réparer les dommages causés à l'environnement... Mais tout cela suppose que nous rompions avec des manières de faire inefficaces. C'est pourquoi l'exécutif a proposé une nouvelle politique économique qui définit un rôle important pour l'État dans le processus de développement qu'il nous faut initier et qui vise aussi à stimuler les investissements privés.

Dans cette perspective, la recrudescence des investissements étrangers et intérieurs, en plus de l'aide internationale, pourrait servir à la relance de la croissance globale du pays. Grâce à l'amélioration des infrastructures générales, le secteur du tourisme pourrait attirer des devises en quantités importantes. Grâce aussi à la modernisation des entreprises publiques, les services pourraient mieux être fournis à la population. En même temps, il faut accorder une très haute priorité à la réforme agraire, car la réforme de l'agriculture constitue l'une des priorités; l'accent sera mis sur la sécurité alimentaire, l'intégration des fermiers et opérateurs du secteur informel dans les activités formelles, grâce au crédit et à l'allocation des droits de propriété. L'octroi de capitaux pour les intrants agricoles, la remise en état d'urgence des routes de desserte et le nettoyage des réseaux d'irrigation pourraient se traduire par une augmentation rapide de la production alimentaire.

M.T.: Comment peut-on renforcer les relations entre le Canada et Haïti ?

Pr. P: Le Canada est un pays qui entretient des rapports privilégiés avec Haïti depuis de nombreuses années. Plus récemment, dans les années difficiles du coup d'État, son rôle a été déterminant dans la restauration de l'ordre constitutionnel en refusant tout compromis avec les militaires et en soutenant la thèse du retour du président Jean-Bertrand Aristide. Cet appui à l'ordre démocratique n'a pas été que moral, puisqu'il s'est concrétisé dans la formation des nouveaux agents de la Police Nationale dont nous avons auparavant évoqué l'existence; il faut d'ailleurs souligner ici que cette contribution a été faite avant même le retour de l'ancien président en Haïiti.

Les liens entre Haïti et le Canada se sont constitués de manière indissoluble et ils doivent se poursuivre au nom de la communauté haïtienne vivant au Canada et dont la contribution est indéniable dans les secteurs de la médecine et de l'éducation notamment.

Cette aide ne nous a pas fait défaut jusqu'à présent, car la participation du Canada aux forces des Nations Unies, appuyant la réinstauration de l'ordre démocratique en Haïti, a été constante. Le Canada a même assumé seul une partie des coûts du maintien de certaines unités militaires d'appui, que nous jugions essentielles à ce moment.

Nous voulons encore intensifier les rapports entre les deux pays qui s'étendent déjà à plusieurs domaines comme l'énergie, la réforme administrative, le développement du secteur privé et l'assistance humanitaire. Il faut donc poursuivre les programmes engagés, mais on y ajouterait d'autres domaines dans lesquels l'expérience canadienne est largement reconnue:

- l'appui au mouvement coopératif, notamment du point de vue du renforcement des caisses populaires afin de reconstituer la capacité de récapitalisation rurale;

- l'organisation du secteur informel afin de l'intégrer dans un cadre légal propre à lui fixer ses droits (de propriété notamment) et ses obligations (fiscales principalement);

- le partenariat entre l'état et les ONG pour dispenser des services de base en santé et en éducation, selon les stratégies et politiques définies par le gouvernement et les collectivités territoriales.

Au-delà des rapports de strict développement, j'aimerais insister sur le fait que des liens entre nos deux pays se sont constitués de manière indissoluble et ils doivent se poursuivre au nom de la communauté haïtienne vivante au Canada et dont la contribution est indéniable dans les secteurs de la médecine et de l'éducation notamment. Ils doivent se poursuivre également au nom de la communauté francophone à laquelle appartiennent le Canada et Haïti. Par ces liens institués dans le respect mutuel, une part de notre intégration dans le concert mondial peut s'envisager avec espoir.

 

Document publié dans le Magazine Transatlantique de novembre 1997.

 

Sommet de la Francophonie au Viëtnam
Canada-Haïti